Hérédité, évolution et reproduction

panorama, accueil

Texte intégral
(avec quelques fautes de copie) :
Hérédité et évolution
(l'inné et l'acquis en biologie),
par
André Pichot
Revue Esprit, juin 1996

ci-dessous de larges extraits sur fond jaune

Comme tout enseignant de SVT formé dans les années 1970-1990 (et je ne suis pas sûr qu'il y ait eu beaucoup de changements depuis...), j'ai été imprégné des théories de l'hérédité weismanniennes fusionnées avec la génétique du début et milieu du XXe siècle (que l'on me présentait comme associées au darwinisme, en fait une école darwinienne allemande bien particulière). Le travail des historiens des sciences et surtout l'écho de leurs voix a mis plusieurs décennies à surgir au grand jour. En ce début de XXIe siècle, on ne peut plus ignorer ce que certains de nos maîtres ont tenté (et tentent encore) de nous cacher. Le débat est souvent encore biaisé, mais il existe. Aux enseignants de s'en faire l'écho.


La question de la construction sociologique de l'hérédité et de ses liens étroits avec les théories de l'évolution a été magistralement étudiée par André Pichot, épistémologue et historien des sciences à l'Université de Nancy 2, dans un article: Hérédité et évolution (l'inné et l'acquis en biologie), paru dans la revue Esprit, juin 1996. Sa richesse le rend difficile à résumer et je conseille à tout collègue de prendre le temps de l'étudier. Je ne pense pas que l'on puisse enseigner la génétique ni l'évolution de la même manière avant et après avoir lu et assimilé cet article. Certains pourront prendre le parti de le rejeter au nom d'un darwinisme idéologique de bon ton. Personnellement je crois qu'il n'est guère contestable (ni contesté ; voir l'intervention du darwinien Jean Gayon lors d'un récent débat sur France Culture qui le confrontait à André Pichot: Un autre Darwin, Sciences et conscience, émission de France Culture du jeudi 25 septembre 2008).

Le travail qui consiste à s'efforcer de rétablir la vérité historique dans notre discours d'enseignant de SVT est à la fois démesuré, dangereux (politiquement très incorrect) et présentant une faible chance de succès... qu'attendons-nous pour nous y atteler ?!


J'ai souhaité naturellement associer une réflexion sur la reproduction à celle sur l'hérédité. Cette partie est sans doute nettement moins travaillée, mais, comme véritable concept scientifique, la reproduction est sans conteste nettement plus prometteuse que l'hérédité.


Gimli

Plan:


1. Abandonner les théories de l'hérédité des XIX-XXe siècles

Sources: André Pichot, articles accessibles

Résumé de cette partie

L'hérédité est un concept d'origine sociologique que l'on ne trouve dans les traités qu'à partir de 1850. Jusqu'à Darwin (compris) l'hérédité ne fait pas la différence entre caractères héritable et caractères acquis. Une fois posée cette distinction par Weismann on parlera d'hérédité des caractères acquis pour désigner (et discréditer) cette première vision, désormais considérée comme un non-sens puisqu'on pose a priori la séparation de l'héréditaire et de l'acquis. Haeckel puis le darwinisme moderne utiliseront la sélection naturelle et l'hérédité weismannienne (séparation soma, acquis, et germen, hérité) reprise par la génétique de De Vries (génotype hérité et phénotype acquis), pour donner naissance à une théorie de l'adaptation protéiforme connue actuellement sous le nom de théorie synthétique de l'évolution.


L'hérédité est un concept* d'origine sociologique relativement moderne - construit au XIXe siècle et que l'on trouve dans des traités à partir de 1850 - qui affirme que l'homme transmet certaines de ses caractéristiques (dites héréditaires) à ses descendants. La question principale est simple: pourquoi l'homme ne transmet-il pas toutes ses caractéristiques à ses descendants ? En quoi peut-on distinguer des caractéristiques héréditaires et des caractéristiques non héréditaires ? C'est ainsi qu'est née une problématique souvent mal comprise, celle de l'opposition entre l'héréditaire (que l'on transformera en "inné" au XXe) et l'acquis.

* un concept est une construction logique qui permet de relier des connaissances (ici, des connaissances scientifiques): c'est une notion qui n'est pas figée mais qui évolue en fonction des découvertes.

Quelques exemples d'autres concepts
- non scientifiques : table, chaise, arbre, chien...
- ou scientifiques: écosystème,
cellule, gène


1.1 - L'hérédité est d'abord un concept* sociologique

Le mot hérédité possède encore un sens commun actuel plus sociologique que biologique (étude de la transmission de biens ou de caractères aux descendants).
Comme cela est souvent le cas pour des concepts polysémiques les sens s'interpénètrent dans les différentes disciplines d'usage. Il est ainsi quasiment impossible de définir un sens relevant strictement de la biologie.

« Formes savantes issues du latin heres, heredis (« héritier »), les termes hérédité et héréditaire ont d'abord en français une acception juridique. Ils expriment l'un et l'autre la notion d'héritage par succession et sont d'usage en ce sens dans la société d'Ancien Régime marquée par des privilèges de naissance, l'hérédité de la monarchie et celle des titres et des charges. Dès le XVIe siècle, on voit cependant apparaître un usage collatéral de l'adjectif par les médecins dans l'expression « maladies héréditaires ». À la fin du XVIIIe siècle, le terme hérédité connotait donc, en médecine et en droit, la transmission de caractères d'exception : soit des états morbides (discours médical), soit des privilèges (discours juridique).» Jean Gayon (E.U. article "hérédité")


« Le premier traité sur l'hérédité est un ouvrage de Prosper Lucas en 1847-1850 Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle. En 1847, on parle encore de l'hérédité naturelle, car l'hérédité est encore une notion socio-économique. Son sens biologique n'est donné par Littré que comme cinquième et dernier sens du mot dans son édition de 1863.» texte rédigé à partir d'une conférence d'André Pichot: Génétique humaine : rêve ou cauchemar ?

Hérédité et évolution (l'inné et l'acquis en biologie),
André Pichot,
Article paru dans la revue Esprit, juin 1996
EXTRAITS
(typographie parfois modifiée et fautes de copie corrigées)

 

Peut-être n'est-il pas inutile de dire qu'André Pichot se considère comme matérialiste et qu'il ne présente pas ici de thèse. Son étude historique et épistémologique met juste en valeur des points obscurs de la théorie de l'hérédité courante (héritière du darwinisme) ou des opinions courantes en biologie reposant sur des idées historiquement fausses.

« Jusqu'à la fin du XIXe siècle, on distinguait les caractères hérités par l'individu et ceux qu'il avait acquis lui-même en ce que, contrairement aux seconds, les premiers figuraient déjà chez ses parents. Et ce sont ces caractères hérités que l'on qualifiait d'héréditaires. On savait qu'un caractère peut disparaître pendant quelques générations et ensuite reparaître ; c'est ce que l'on appelait l'atavisme.
[...]
Jusqu'à la fin du XIXe siècle l'hérédité des caractères acquis était donc très généralement admise.
[...]
Jusqu'à August Weismann (1834-1914), les explications « scientifiques » de l'hérédité ont été fondées sur le même principe, qui remonte à Hippocrate. D'après celui-ci, les différentes parties du corps émettent des humeurs qui se rassemblent dans les organes génitaux, où elles forment les semences. Celles-ci contiennent ainsi des matériaux issus de tout le corps, des échantillons de ses différentes parties 
(1). Elles sont donc susceptibles de former un nouvel être, plus petit, à partir de ses composants élémentaires qui se réorganisent après la fécondation. Si une partie du corps d'un des parents est modifiée (une mutilation, par exemple), l'humeur qu'elle envoie dans les organes génitaux peut en subir le contrecoup, d'où une altération de la composition de la semence. L'enfant construit avec cette semence altérée sera altéré lui aussi, reproduisant la modification du corps de son géniteur (2). Une telle théorie expliquait aussi bien ce que nous appelons aujourd'hui l'hérédité des caractères acquis, que l'hérédité des caractères non acquis ; elle ne les différenciait pas.

On retrouve le même principe dans quasiment toutes les théories ultérieures. Au XVIIIe siècle, Maupertuis adapte la thèse hippocratique à la chimie de son temps, qui est une chimie particulaire. Les différentes parties du corps ne fournissent plus une humeur, mais des particules, des molécules organiques, qui vont constituer les semences. Après la fécondation, ces molécules organiques se réassemblent dans un ordre convenable grâce à une sorte de « mémoire de position », et forment ainsi l'enfant (3). Cela explique l'hérédité des caractères acquis, de la même manière que chez Hippocrate, sans la différencier d'une hérédité des caractères non acquis. Par ailleurs, selon Maupertuis, il se produit parfois des erreurs dans le réassemblage des particules séminales, d'où des variations dans la descendance. L'accumulation de telles variations, surtout lorsqu'elle est guidée par la sélection que pratiquent les éleveurs, finit par créer de nouvelles espèces (4). Bien qu'il ne l'ait pas cité, Darwin connaissait sans doute les thèses deMaupertuis (5). On retrouve d'ailleurs son influence dans la théorie de l'hérédité qu'il proposa. 

La dernière des grandes théories de l'hérédité, avant celle de Weismann, est en effet due à Darwin et c'est une adaptation de la thèse de Maupertuis à la théorie cellulaire. Au lieu que les différentes parties du corps fournissent des molécules organiques pour former les semences, ce sont ses différentes cellules qui envoient des « gemmules » à cette fin ; et ce sont ces gemmules qui s'assemblent, redonnent des cellules et forment le nouvel être (6). L'idée n'était pas très bonne, car la théorie cellulaire voulait déjà que toute cellule naisse d'une cellule, et non pas d'une gemmule mal définie. Quoi qu'il en soit, c'est ainsi que Darwin expliquait l'hérédité, et notamment l'hérédité des caractères acquis. Car Darwin non seulement admettait celle-ci, mais l'a théorisée. Contrairement à la légende, Lamarck, lui, n'a jamais proposé la moindre théorie de l'hérédité. Il croyait à l'hérédité des caractères acquis comme tout le monde en son temps (il adhérait vraisemblablement à la thèse de Maupertuis plus ou moins modifiée par Buffon), et il s'en est servi dans son évolutionnisme, tout comme Darwin s'en est servi dans le sien. La fameuse hérédité lamarckienne et l'opposition de Lamarck et Darwin à ce sujet sont des légendes nées, à la fin du XIXe siècle, de l'opposition de Weismann et des néo-lamarckiens.»

Notes

1. Hippocrate (ensemble des œuvres de différents auteurs dits hippocratiques), De la génération, in œuvres complètes, traduction émile Littré, Paris, Baillière, 1839-1861, tome VII, p. 471 et 475.
accessible sur le web (pages numérisées sans reconnaissance de caractères) http://web2.bium.univ-paris5.fr/livanc/?cote=34859x07&do=pdf; les pages suivantes correspondent aux pages 529s du fichier pdf généré;

pages 471-475
(texte français seul: le texte grec en regard et les notes sont omises)

2. Ibid., p. 485.

3. Maupertuis, Vénus physique (1752), Paris, Aubier-Montaigne, 1980, p. 139-140 ; Système de la nature (1756), Paris, Vrin, p. 158.

pp 153-159 en image issue de la BNF (
gallica)

4. Maupertuis, Vénus physique, op. cit., p. 133-145 ; Système de la nature, op. cit., p. 164.

5. Maupertuis était un auteur important et renommé. A supposer que Darwin ne l'ait jamais lu, il a bien dû, pour le moins, en entendre parler par R. J. Grant qui fut son professeur à Edimbourg en 1826-1827. Celui-ci était en effet partisan d'un transformisme à la Lamarck et, en tant que tel, ne pouvait ignorer la place de Maupertuis dans l'histoire de cette théorie (dans la notice figurant en tête de la deuxième édition de l'Origine des espèces, Darwin cite Grant comme « précurseur » du transformisme, en même temps que Buffon, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et une vingtaine d'autres auteurs, mais il omet Maupertuis).

6. Ch. Darwin, De la variation des animaux et des plantes sous l'action de la domestication, traduction française par J.-J. Moulinié, Paris, Reinwald, 1868, tome II, p. 398-431(disponible gratuitement sur Gallica: http://gallica.bnf.fr /ark:/ 12148/ bpt6k406270g;le texte original en anglais (formal html avec chapitrage et figures séparées) en téléchargement gratuit est disponible sur la librairie virtuelle Gutenberg; tous les ouvrages de Darwin sont disponibles sur Darwin Online). Dans une note de bas de page (p. 399)), Darwin reconnaît que d'autres auteurs ont eu des conceptions comparable, il cite Bonnet et Buffon (dont les théories sont en fait différentes de la sienne, ce qu'il souligne), mais oublie Maupertuis (dont le thèse est exactement parallèle à la sienne).


1.2 - De la théorie weismannienne au darwinisme

La théorie weismannienne (soma et germen) repose toute entière sur l'opposition héréditaire / acquis supposée

« La rupture de la tradition vint en effet de Weismann, dont la conception reste le fondement de la génétique actuelle. Selon Weismann, l'hérédité est portée par une substance, le plasma germinatif (l'ancêtre de notre génome). De l'œuf formé par la fusion des cellules germinales parentales, naissent, par scissiparité, de nouvelles cellules germinales (qui forment une lignée distincte) et des cellules somatiques (qui constituent le corps). Les cellules somatiques se différencient car le plasma germinatif est partagé entre elles au fur et à mesure de leurs divisions successives, de sorte que chacune d'elle en contient un fragment différent , qui lui donne des caractères propres, différent de ceux des autres cellules somatiques ayant reçu les autres fragments. Les cellules germinales, elles, conservent, par duplication, le plasma germinatif inchangé et continuent la lignée dont elles sont issues, indépendamment des cellules somatiques. Il s'ensuit que les caractères acquis, touchant les cellules somatiques, ne peuvent être héréditaires. Seuls le sont les caractères inscrits dans le plasma germinatif ; et celui-ci se transmet de génération en génération, via les cellules germinales, en ne connaissant comme variations que celles inhérentes à la fécondation, à savoir le mélange de deux « demi-plasmas » différents, mâle et femelle (la mutation, encore mal théorisée, est quasi ignorée dans cette conception) (7).
[...]
(8)). Weismann jugeait impossible de démontrer expérimentalement la non-hérédité des caractères acquis et, s'il la professait, c'était essentiellement à partir d'arguments théoriques.
[...]
Dès lors, l'
[héréditaire] ne fut plus seulement ce qui a été hérité de fait, mais ce qui est héritable par principe (que ce soit ou non hérité de fait) en opposition à un non-héritable par principe (l'acquis). La science de l'hérédité repose sur cette séparation radicale, et c'est pourquoi les généticiens tiennent à la présenter comme un fait démontré plutôt que comme un postulat ou une hypothèse de travail.
La théorie de Weismann a une grande cohérence interne ; cela explique le succès qu'elle connut malgré un support expérimental très faible (ce n'est qu'en 1944 que l'Adn fut reconnu comme le porteur de l'hérédité). Elle n'en a pas moins quelques défauts, dont le plus important est sans doute le moins souvent remarqué : son opposition de l'héréditaire et de l'acquis repose sur une curieuse
confusion de la cause et de l'effet* ; à savoir, une confusion entre le déterminisme - génétique en proportion variable - du phénotype et ce phénotype lui-même (9).
[...]
Il y a donc un hiatus entre les niveaux de définition de l'héréditaire (génotype seul) et de l'acquis (phénotype seul).
Cet hiatus rend difficile leur opposition (on ne peut opposer que des termes comparables). Weismann chercha à résoudre le problème en posant que ce qu'il appelait « les caractères acquis » ne sont acquis que parce que l'être a une prédisposition héréditaire à les acquérir 
(10).[...] (les esprits œcuméniques diront que tout caractère phénotypique est à la fois héréditaire et acquis, ce qui est une manière de ne rien dire).

[...]..., imaginer une hérédité des caractères acquis est effectivement un non-sens, puisque le cadre théorique où l'héréditaire et l'acquis sont définis repose tout entier sur leur opposition. L'expression « hérédité des caractères acquis » n'a d'ailleurs été inventée que lorsqu'on a posé que ce qu'elle désignait était impossible.

7. A. Weismann, Essai sur l'hérédité et la sélection naturelle, traduction de Henry de Varigny, Paris, Reinwald, 1892 ; The Germ-Plasm, a theory of heredity, traduction anglaise de W. Newton Parker et Harriet Rönnfeldt, London, Walter Scott Ltd, 1893.

8. A. Weismann, « La prétendue transmission héréditaire des mutilations », in Essais sur l'hérédité et la sélection naturelle, op. cit., p. 424-426.

9. Les mots génotype (l'ensemble des gènes d'un individu) et phénotype (les caractères anatomiques, physiologiques et biochimiques censés être l'expression du génotype en fonction du milieu) n'appartiennent pas à Weismann, ils ont été inventés en 1909 par W. Johannsen, mais on peut les utiliser ici sans faire de contresens.

10. A. Weismann, « La continuité du plasma germinatif comme base d'une théorie de l'hérédité », in Essais sur l'hérédité et la sélection naturelle, op. cit., p. 167-168.

* ce point avait ét soulevé par René Thom, notamment au sujet de la notion de programme (voir cours de TS spécialité)

Ne plus opposer l'hérédité des caractères acquis avec l'hérédité darwinienne moderne


Donc, étant donné l'opposition théorique héréditaire / acquis et le profond changement de sens donné à héréditaire par la théorie weismannienne (ce que l'on ne peut pas acquérir, mais qui est hérité par principe... c'est donc le génotype au sens darwinien moderne) il est important de ne plus utiliser l'expression "hérédité des caractères acquis" pour désigner faussement une doctrine incohérente avec des principes qui ne sont pas les siens. Cette expression ne peut être utilisée qu'historiquement pour désigner une opinion commune qui perdurera jusqu'à la fin du XIXe : la nécessaire transmission héréditaire de tous les caractères qu'ils soient l'expression d'une variation ou d'une reproduction à l'identique.

Lamarck propose une explication mécaniciste évolutionniste entièrement nouvelle qui fût mal comprise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Darwin propose une théorie de l'adaptation sans comprendre la nécessité épistémologique de l'évolution

 (12) (13) (14) [...]
« ..., la plupart des
vitalistes du XVIIIe siècle étaient partisans d'une explication naturelle de l'être vivant, sans appel à l'intervention divine. Ils étaient scientifiquement modernes (car la modernité était alors la physique de Newton, et non la mécanique cartésienne, vieille d'un siècle et qualifiée de roman philosophique) et philosophiquement « progressistes », proches de l'Encyclopédie, contrairement à une légende qui en fait des représentant d'une biologie spiritualiste et réactionnaire. C'est au XIXe siècle que le vitalisme finissant se teintera de spiritualisme, se rapprochant ainsi de l'animisme de Stahl, pour s'opposer aux conceptions chimiques de l'être vivant (issue des travaux de Lavoisier sur la respiration).

Le XVIIIe siècle se trouvait donc confronté à une double opposition : celle de l'animal-machine et du principe vital, et celle de la préformation et de l'épigenèse*. Le problème fut, sinon résolu, du moins éclairci par Lamarck dans une perspective purement mécaniste, mais aussi évolutionniste ; car, on l'oublie trop souvent, c'est de cette question que la théorie de l'évolution tient sa nécessité épistémologique.

Selon Lamarck, les êtres vivants les plus simples (qu'il appelle les infusoires) apparaissent par génération spontanée, engendrés par l'agitation thermique dans un milieu adéquat. C'est-à-dire qu'ils se construisent par le seul libre jeu des lois physiques ; leur simplicité d'organisation le leur permet. Le problème de la formation ne se pose donc que pour les êtres ayant une organisation trop complexe pour apparaître ainsi. Pour expliquer ces êtres complexes, il faut les faire dériver des « infusoires ». Ceux-ci engendrent des êtres un peu plus compliqués qu'eux, qui en engendrent d'autres un peu plus compliqués, et ainsi de suite jusqu'à la production d'êtres aussi complexe que les mammifères et l'homme.

Lamarck explique cette complexification par une organisation particulière aux êtres vivants, organisation que nous qualifierions aujourd'hui d'autocatalytique (c'est le prototype de tout ce qu'on range dans la rubrique « auto-organisation »). [...] (15).

L'évolution lamarckienne est, pour l'essentiel, un étirement de l'embryologie cartésienne à travers les générations. Dans celle-ci l'agitation thermique organisait les particules séminales en une structure qui se complexifiait peu à peu ; mais cette complexification se limitait à l'individu, elle cessait à l'âge adulte quand les possibilités d'organisation étaient épuisées. Chez Lamarck cette complexification, purement physique, de l'être vivant se renforce d'une organisation particulière (« autocatalytique ») et elle traverse les générations grâce à l'hérédité : les enfants bénéficient de la complexification des parents, qui ont bénéficié de celle des grands parents, etc. L'« hérédité des caractères acquis » est donc indispensable, car elle assure la continuité de la complexification, de l'« infusoire » à l'homme ; mais Lamarck n'en donne aucune théorie ; pour lui, elle va de soi, comme pour tout le monde en son temps.

[...]
C'est cette nécessité d'un temps très long, cet aspect historique, qui permet de donner aux êtres vivants complexes une explication parfaitement naturelle, ne nécessitant ni le recours à Dieu, ni à une force vitale. Les êtres vivants complexes sont le produit d'une très longue histoire, et ils ne peuvent se comprendre selon les lois de la physique qu'en considérant le jeu de ces lois en une organisation particulière tout le long de cette histoire (et pas simplement leur simple jeu actuel, comme dans le cas d'un cristal de sel qui se forme en quelques instants dans une solution saturée). C'est à cela que sert l'évolution selon Lamarck :
articuler la biologie à la physique, en rattachant les êtres vivants à la nature inanimée par une explication historique. Elle tient donc à une nécessité épistémologique, et non à des preuves paléontologiques, ou autres considérations empiriques de ce genre, qui embarrassaient Lamarck plus qu'elles ne l'aidaient. [...]

La thèse de Lamarck fut très mal comprise et assez mal reçue en son temps, et guère mieux par la suite. Ainsi, Darwin ne comprit jamais le problème de l'articulation de la physique et de la biologie, et la nécessité épistémologique de l'évolution lui échappa complètement. Il se borna à retourner la théologie naturelle du XVIIIe siècle, notamment celle d'un de ses tenants anglais tardif, William Paley (1743-1805), que l'on présente souvent, de manière totalement abusive, comme représentatif de la biologie pré-darwinienne (16). La théologie naturelle avait repris une idée de Galien (IIe siècle après J.C.), selon qui la providence divine fabrique les êtres vivants en les dotant d'organes adaptés à leur fonction. En retournant cette idée, Darwin posa que, dans la lutte pourla vie, la sélection naturelle conserve les êtres vivants les mieux adaptés (ce à quoi il ajoutait une batterie de thèses passablement hétérogènes, dont l'hérédité des caractères acquis, thèse que le darwinisme fit ensuite disparaître).

L'Origine des espèces propose ainsi une diversification adaptative, bien plus que celle d'une évolution (le mot évolution n'apparaît que dans la sixième et dernière édition de l'ouvrage (17), et la première publication de la théorie, conjointement à celle de A.R. Wallace, se fit en 1858 sous le titre explicite de On the tendency of species to form varieties ; and on the perpetuation of varieties and species by natural means of selection (18)). En effet, Darwin voulait rendre compte de l'origine des espèces (le fait qu'il y ait des espèces différentes), leur adaptation à leur milieu et leur diversification en fonction de ce milieu, autrement que par un Dieu qui les auraient créées, diverses et adaptées (son imprégnation par ce schéma théologique était telle que, pour s'y opposer, il ne sut que l'inverser, ce qui est une manière de la conserver (19)). Mais il n'y a pratiquement pas trace chez lui d'une problématique évolutionniste comparable à celle de Lamarck (il ne comprend ni la nécessité ni le rôle d'une explication historique). Son ouvrage fut cependant lu comme une théorie de l'évolution (à quelques rares exceptions près qui y virent, bien plus justement, une théorie de l'adaptation (20)). Qui plus est, alors que Darwin refusait l'idée d'une complexification systématique des espèces, on fit de cette prétendue « évolution darwinienne » une telle complexification et on la comprit comme un progrès, que l'on expliqua par la sélection naturelle (21).

C'est que l'idée d'évolution était dans l'air, mais manquait d'une théorie convaincante (les mouvement fluides lamarckiens étaient depuis longtemps désuets dans une biologie qui avait abandonné les modèles hydrauliques pour les approches chimiques). La sélection naturelle, si conforme à l'idéologie de l'époque [le libéralisme économique], sembla la solution cherchée et l'évolutionnisme triompha rapidement sous le nom de darwinisme. L'évolution fut alors interprétée dans le cadre de l'adaptation, et on oublia complètement - à supposer qu'on l'eût connu - le rôle que lui avait donné Lamarck dans l'explication physique des êtres vivants. [...]

L'évolution perdit ainsi sa nécessité épistémologique (elle fut même souvent ramenée à une événement contingent, la contingence étant censée vacciner la biologie contre le finalisme). Elle ne servit plus qu'à rejeter le créationisme (22). C'est pourquoi, aujourd'hui encore, on réduit le problème à une opposition « évolution-création », en négligeant les autres aspects, pourtant bien plus intéressants. Ce qui a complètement faussé la question de l'hérédité.»

12. Descartes, La description du corps humain, in œuvres Complètes, édition Adam-Tannery, tome XI, Paris, Vrin, 1984, p. 252-286 ; Premières pensées sur la génération des animaux, traduit du latin par Victor Cousin, in œuvres de Descartes, tome XI, Paris-Strasbourg, Levrault, 1824-1826, p. 379-422.

13. La forme paradigmatique des théories de la préformation et de l'emboîtement des germes se trouve chez Malebranche, La recherche de la vérité (Livre I, Chapitre VI), in œuvres I, édition établie par G. Rodis-Lewis et G. Malbreil, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1979, p. 54-62. Pour une présentation générale des différentes formes de ces théories, voir A. Pichot, Histoire de la notion de vie, Paris, Gallimard, coll. TEL, 1993, p. 391-502. Pour une étude approfondie des conceptions de la reproduction de cette époque, voir Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle. La génération des animaux de Descartes à l'Encyclopédie, Paris, Albin Michel, 1993 (3e éd.).

14. Marie François Xavier Bichat, « Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine », 1801, in Recherches physiologiques sur la vie et la mort, et autres textes (présentation et notes par A. Pichot), Paris, GF-Flammarion, 1995, p. 217-238.

 * au sujet de ces termes voir le texte de l'auteur que je n'ai pas repris ici et/ou une note sur la page sur les mutations

15. Lamarck, Philosophie zoologique, 1809 (présentation et notes par A. Pichot), Paris, GF-Flammarion, 1994. L'ouvrage de Lamarck comporte un défaut de plan qui en a compromis la compréhension : la description de l'organisation propre aux êtres vivants et les principes de la biologie générale lamarckienne sont exposés dans la deuxième partie du livre, bien qu'ils soient indispensables à la compréhension du transformisme exposé, lui, dans la première partie. La lecture de cette seule première partie donne donc une vision erronée du transformisme et, comme la deuxième partie est en général négligée (elle est même parfois omise dans les rééditions), cette vision erronée n'est pas corrigée. D'où une incompréhension générale de l'œuvre de Lamarck, incompréhension qui règne aujourd'hui encore.

16. Paley n'était pas biologiste, mais théologien, et il est mort en 1805, avant même la publication de la Philosophie zoologique de Lamarck et la naissance de Darwin. Il était certes célèbre dans l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, mais comme l'abbé Pluche l'avait été cinquante ans plus tôt, et avec le même genre d'idées (l'histoire naturelle mise au service de l'apologétique). Il est curieux qu'on ait pu le considérer comme représentatif de la biologie des années 1850 (voir, par exemple, F. Jacob, Le jeu des possibles, Fayard, 1981, p. 31 de l'édition de poche). Cela vient sans doute de ce que Darwin a écrit qu'il l'avait beaucoup admiré dans sa jeunesse (Darwin, Autobiographie, trad. J.-M. Goux, Belin, 1985, p. 79). On pouvait soit en conclure que Darwin avait des références intellectuelles un peu désuètes - Paley était déjà qualifié de « tare du siècle » par son compatriote et jeune contemporain Thomas de Quincey (1785-1859) -, soit présenter le fixisme théologique comme caractéristique de la biologie prédarwinienne. Contre toute vraisemblance, on préféra la seconde solution. En réalité, les idées transformistes, apparues au milieu du XVIIIe siècle, étaient déjà assez répandues, et se répandaient de plus en plus depuis la mort de Cuvier (1832) et les Principes de géologie de Lyell (1833). Si elles n'étaient pas majoritaires, elles n'avaient rien de bien scandaleux, hormis peut-être pour quelques personnes à la religiosité étroite. Ainsi, le Dictionnaire Universel d'Histoire Naturelle dirigé par Charles d'Orbigny (Langlois, Leclercq, Fortin, Masson et Cie, Paris, 1842-1849) - Le grand dictionnaire de ce genre pour le milieu du XIXe siècle - compare, dans son article Espèce (tome V, p.428-452), les thèses du fixisme et celles du transformisme, et conclut en faveur de ce dernier (en 1844, soit quinze ans avant L'origine des espèces de Darwin). L'article a certes été écrit par un partisan de Lamarck (F. Gérard), mais cela montre qu'il existait de tels biologistes à l'époque, et qu'ils étaient suffisamment pris en considération pour qu'on leur confiât la rédaction d'articles importants dans un dictionnaire tout à fait « institutionnel » (écrit par la fine fleur du Muséum et de l'Institut : Arago, Becquerel, Brongniard, Dumas, Flourens, Geoffroy Saint-Hilaire, Humboldt, Jussieu, etc.) :

« Je ne m'arrêterai pas à réfuter longuement l'opinion des naturalistes qui soutiennent l'éternité des Espèces, et qui voient dans les êtres organisés une création faite d'un seul jet et se perpétuant sans altération depuis près de six mille ans : toutes les preuves géologiques sont contre eux, et je ne sais comment ils peuvent, en présence de tant de faits qu'eux-mêmes enregistrent et étudient, soutenir leur opinion. Tout annonce dans les corps vivants, animaux ou végétaux, un modèle primitif varié à l'infini, remanié sous toutes les formes, et s'élevant des plus simples aux plus complexes, conformément à une loi d'évolution si capricieuse en apparence qu'elle échappe à toutes nos tentatives de méthode. » (op. cit., p. 432).

17. Ch. Darwin, L'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l'existence dans la nature, traduction sur l'édition anglaise définitive par Ed. Barbier, Paris, Reinwald, 1882. Le mot évolution se trouve p. 270 dans cette édition. Il ne figure pas du tout dans la Philosophie zoologique de Lamarck (1809), mais cette absence n'a pas la même portée, car il désignait alors ce que nous appelons développement, tandis qu'il avait déjà son sens actuel à l'époque de Darwin (et même un peu auparavant - cf. la citation du Dictionnaire Universel d'Histoire Naturelle (1844) dans la note 16, ci-dessus ; comme quoi l'idée, innommée chez Lamarck, était déjà assez répandue pour s'être annexée un mot).

18. [A propos de la tendance des espèces à former des variétés ; et sur la perpétuation des variétés et des espèces par les moyens naturels de la sélection], Journal of the Linnean Society (Zool.), 3, 1858.

19. Darwin l'explique lui-même dans La descendance de l'homme et la sélection sexuelle, traduction J.-J. Moulinié, Paris, Reinwald, 1872, tome I, p. 164.

20. Par exemple, un anti-darwinien de l'école de Cuvier, A. de Quatrefages (Darwin et ses précurseurs français, Paris, Alcan, 1892, 2e éd., p. 104).

21. Dans sa préface à sa traduction de la première édition de L'origine des espèces (1862), Clémence Royer utilise le mot évolution, qui ne figure pas dans le livre lui-même. Par ailleurs, elle intitula cette traduction : De l'origine des espèces, ou Des lois du progrès chez les êtres organisés, introduisant ainsi l'idée de progrès absente du livre aussi bien que de son titre original (On the origin of species by means of natural selection, or Preservation of favoured races in the struggle for life).

22. Pour les besoins de la cause (et grâce à une célèbre remarque de l'évêque d'Oxford, qui ne représentait guère que lui-même et, peut-être, l'église anglicane, mais certainement pas la communauté scientifique), on attribua à Darwin l'idée (qu'on prétend avoir été scandaleuse à la fin du XIXe siècle) d'une origine simiesque de l'homme, idée formulée en 1809 par Lamarck, lequel ne faisait alors que poursuivre logiquement le mouvement amorcé par le très pieux Linné qui n'avait pas hésité, au millieu du XVIIIe siècle et malgré les réticences de l'église (et de certains de ses collègues dont Buffon), a intégrer l'homme dans sa classification des animaux et à le faire voisiner, sinon cousiner, avec les singes dans l'ordre des Primates (Systema Naturae, 1758). Darwin, lui, n'a jamais émis la moindre idée de ce genre. Il ne parle pas de l'homme dans L'origine des espèces ; il attendit 1871 pour s'y risquer dans La descendance de l'homme et la sélection sexuelle, alors que pratiquement tout le monde avait déjà glosé à perdre haleine sur la question. Ce fut pour dire que, tout compte fait, il préférait descendre d'un gentil singe plutôt que de horribles sauvages qu'il avait vu lors de son voyage en Amérique du Sud (op. cit., t. II, p. 426).

le XXe a méprisé la philosophie lamarckienne et adopté un darwinisme anhistorique, voire essentiellement contingent; le XXIe pourrait revenir à un évolutionnisme plus cohérent


On peut donc dire que la philosophie lamarckienne (un mécanisme évolutionniste), même si elle comportait des aspects peu clairs, avait l'étoffe d'une vraie théorie évolutive matérialiste du vivant. Ce sont pourtant les écrits de Darwin, plus flous, davantage inspirés d'un non-spiritualisme que d'un matérialisme, et présentant une idée simple tirée du domaine économique et sociologique, quelque peu tautologique, sur l'adaptation comme fruit d'une sélection naturelle, dont l'opinion commune se saisira quelques décennies plus tard. La génétique naissante se liera de façon presque définitive à un darwinisme protéiforme qui deviendra la théorie évolutive synthétique moderne ayant perdu de vue la nécessité épistémologique de l'évolution pour une théorie moderne du vivant. C'est la confusion histoire / mémoire qui semble être le point clé de l'héritage de Weismann dans la théorie darwinienne. C'est donc par là (voir chapitre suivant) que l'on peut envisager un renouveau (voir par exemple, toujours dans la lignée moniste matérialiste, les travaux de Guiseppe Longo à l'ENS; où, dans une tout autre direction, plus ancienne, mais non moins pertinente, la pensée évolutionniste d'Henri Bergson).
Dans l'enseignement le darwinisme est devenu un instrument de propagande scientiste et athée, il est temps de le remettre à sa place historique pour enseigner des théories plus ouvertes.

Cette partie n'est pas la plus facile mais elle mérite que l'on fasse des efforts pour la comprendre....

Comment Weismann rejoint le darwinisme au profit d'une explication physico-chimique anhistorique moderne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le vitalisme avait considérablement régressé au profit d'une explication de l'être vivant qui ne voulait avoir recours qu'aux principes physico-chimiques reconnus : Claude Bernard a eu ici un rôle fondamental, même s'il était lui-même resté, paradoxalement et quoi qu'il ait prétendu, à moitié vitaliste.

[...] (23), Claude Bernard remplaça la persévérance de l'être dans son être par la constance du milieu intérieur (qu'ensuite il étendit abusivement en une constante de composition d'une supposée « matière vivante »). La constance du milieu intérieur avait bien des avantages ; elle était mesurable, elle pouvait s'expliquer par des régulations, et elle se prêtait à toutes sortes d'expériences, d'autant plus faciles que les méthodes d'analyse chimique avaient fait de grands progrès au XIXe siècle. C'est là l'apport essentiel de Cl. Bernard, bien plus que la méthode expérimentale (quasiment tous les biologistes du XVIIIe siècle se réclamaient déjà de l'expérience). Il s'agit d'un apport théorique et non pas méthodologique, mais un apport théorique qui prend sa pleine valeur en ce qu'il rend possible toutes sortes d'expériences et en unifie le principe.

[...] Par essence, la constance du milieu intérieur est une conception statique, fixiste (même si cette constance résulte elle-même d'une dynamique).
[...] Aussi, pour compenser ce manque de dynamisme et ce manque de forme, Cl. Bernard devait-il recourir à une
force morphogénétique, qui qualifiait de « métaphysique ». [...] Enfin, très conséquent avec lui-même, Cl. Bernard rattachait cette « force » à l'hérédité, en en faisant une sorte d'élan continuant la vie des générations futures 
(24).

[...] Le coup de génie (conscient ? ce n'est pas sûr à lire ses textes) de Weismann fut en effet de reprendre toute la question dans le cadre de la théorie de l'évolution, en ramenant l'explication historique à une explication physico-chimique actuelle. Au lieu d'une force morphogénétique métaphysique traversant les générations, l'hérédité weismannienne (le plasma germinatif) est une structure physique commandant la formation de l'être vivant. Cette hérédité pallie l'insuffisance du seul jeu des lois physiques en lui superposant une structure de commande (ce jeu n'est donc plus libre, comme dans le cas de la formation d'un cristal ; quelque chose lui est ajouté, une structure de commande physique, au lieu d'une force vitale). Et, par ailleurs, elle comporte une dimension historique en ce que cette structure de commande est censée avoir été mise au point par l'évolution des espèces. Mais, à y regarder de près, on s'aperçoit que cette dimension historique est complètement transformée, pour ne pas dire faussée.

En effet, chez Lamarck, l'être vivant était le produit d'une histoire, une histoire continue car la séparation des générations était surmontée par l'« hérédité des caractères acquis ». Weismann, lui, non seulement respecte cette séparation, mais il l'accentue en réduisant la continuité au seul plasma germinatif. Il remplace la dimension historique par une mémoire ; l'histoire est réifiée en une structure physique actuelle (le plasma germinatif, aujourd'hui le génome). L'explication de l'être vivant est ainsi cantonnée à l'intérieur d'une seule génération, et même à l'intérieur d'un seul être. A l'explication par l'évolution (une succession continue de générations, à partir de l'« infusoire » primitif) se substitue une explication par le développement (une seule génération à partir de l'œuf). Au jeu (mal compris) des lois physiques dans une organisation « autocatalytique » et sur de longues périodes, se substitue leur jeu actuel commandé par une hérédité qui a elle-même une forme physique actuelle (une masse matérielle structurée présente dans l'être vivant). L'explication semble alors véritablement et totalement physique, conformément à ce que voulait la biologie de la fin du XIXe siècle qui ne s'accommodait plus d'une force vitale, et conformément à ce que veut la science moderne.

Toutefois, dans ces conditions, il importe peu que l'hérédité soit une sorte de mémoire (celle de l'évolution des espèces) et conserve ainsi la trace d'une histoire, car elle n'agit que de manière actuelle. Paradoxalement, dans la génétique weismannienne, ce qui caractérise l'hérédité - le rapport au passé, à l'histoire - n'apparaît plus en tant que tel : l'hérédité est une structure de commande, et le fait qu'elle ait été construite par une histoire ne joue pas dans son fonctionnement (c'est pourquoi le génie génétique croit pouvoir court-circuiter l'histoire, individuelle et spécifique, en modifiant le génome). L'hérédité weismannienne rejoint l'« évolution » darwinienne dans son anhistoricité. L'être vivant est tout entier mis au présent. En lui, le passé ne joue plus en tant qu'antécédent (dont le présent est la conséquence), mais seulement dans la mesure où il a été mémorisé dans une structure spéciale (c'est-à-dire rendu présent par et dans cette structure, « représenté ») ; elle a bien du mal à rendre compte du jeu de ses propres lois dans une organisation particulières sur de longues durées (surtout si cette organisation est complexe et « autocatalytique »). La biologie se veut physicienne, mais elle ne peut pas éliminer sa dimension historique que la physique ne sait pas traiter. Elle la met donc au présent grâce à une mémoire, de manière à n'avoir plus à considérer que le jeu actuel (intemporel) des lois physiques.»

23. Lavoisier et Seguin, Premier Mémoire sur la respiration des animaux (1789), in Lavoisier, Mémoires sur la respiration et la transpiration des animaux, Paris, Gauthier-Villars, 1920, p. 46-47.

24. Claude Bernard, Physiologie générale, Paris, Hachette, 1872, p. 147-148 et passim ; Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux (1878), Paris, Vrin, 1966, p. 330-333 et passim.

25. C'est en cela que réside aujourd'hui l'intérêt du darwinisme, bien plus que dans son explication de l'évolution qui, à force de replâtrages, ne ressemble plus à rien.

Des questions non résolues par le recours à une théorie de l'information «magique» qui cache le problème et retarde les recherches d'une explication physique dynamique de l'hérédité qui reste ouverte

* paralogisme = raisonnement faux fait de bonne foi (Dictionnaire Antidote)

« En bref : l'évolution lamarckienne rendait possible l'explication physique des êtres vivants en y introduisant une dimension historique ; l'hérédité weismannienne ramène cette dimension historique à un facteur actuel en comprimant l'histoire en une mémoire ; et c'est cette réification de l'histoire sous la forme matérielle d'une mémoire qui donne l'impression que l'explication est alors, et seulement alors, véritablement physique parce que totalement actuelle. Là est le paralogisme*.

En effet, d'une côté, on reconnaît que le seul jeu actuel des lois physiques ne suffit pas pour expliquer l'être vivant (comme il explique un cristal) ; et c'est pourquoi on lui ajoute une structure de commande qui pallie cette insuffisance. D'un autre côté, on prétend que cette structure de commande ne fait appel, dans sa nature et son fonctionnement, à rien qui ne soit strictement physique et actuel (et qu'ainsi l'être vivant résulte du seul jeu actuel des lois physiques). Il y a là une contradiction qui est plus ou moins habilement [levée] par le recours à la théorie de l'information.

Ce recours est le plus souvent métaphorique : l'hérédité est présentée comme un programme, une information guidant le jeu des lois physiques (via des gènes et des enzymes), mais sans que l'on se préoccupe réellement de l'aspect physique de la chose, c'est-à-dire sans donner de valeur thermodynamique à cette information. Dans ces conditions, on peut effectivement admettre la thèse, sinon comme une explication scientifique, du moins comme une métaphore heuristique. En revanche, pour expliquer physiquement l'improbable structure de l'être vivant, sa formation et sa conservation au sein de son milieu, il faudrait attribuer à cette information génétique une valeur néguentropique quelque peu magique. C'est pourquoi la biologie se contente de dire à ce sujet que l'être vivant est physiquement possible (il ne viole pas le second principe de la thermodynamique car c'est un système ouvert). Mais dire qu'une structure est physiquement possible est une chose, l'expliquer physiquement en est une autre ; et on doit bien constater que la structure vivante, sa constitution et sa conservation n'ont toujours pas reçu d'explication physique satisfaisante.

Cela ne signifie pas qu'il soit besoin de recourir à un principe vital, mais simplement que tous les problèmes sont loin d'être résolus, et qu'il n'est pas sûr que le cadre théorique utilisé permette de les résoudre. En radicalisant la discontinuité entre les générations, et en rejetant dans une « hérédité lamarckienne » tout ce qui souligne leur continuité, ce cadre théorique gênerait même plutôt l'explication physique de l'être vivant, car celle-ci nécessite vraisemblablement qu'on reprenne le problème de l'hérédité dans une optique dynamique et non plus seulement structurale (il doit bien exister une voie moyenne entre la perspective purement historique et dynamique de Lamarck et celle, purement structurale et anhistorique, de Weismann). L'hérédité est la continuation d'un mouvement tout autant que la conservation d'un patrimoine : le passé joue dans le présent en tant qu'antécédent et pas seulement en tant qu'il est « représenté » dans une mémoire (tel événement passé a eu lieu et le présent en est la conséquence ; en cela ce présent porte la marque du passé indépendamment de toute « représentation » de celui-ci, de toute mémorisation sous forme codée dans une structure spécifique).

Faute de pouvoir résoudre la question et de le reconnaître, la biologie la contourne selon sa méthode habituelle. Comme pour l'évolution, la valeur adaptative sert de valeur explicative, et remplace une explication physique qu'on est bien en peine de donner (25). Faute de comprendre physiquement le rôle de l'hérédité, on ramène celle-ci à une transmission de caractères adaptatifs. Le problème physique que pose l'occurrence de l'être vivant au sein de son milieu (sa formation et sa stabilité) est remplacé par celui de son adaptation et de sa survie, lequel est « résolu » par les caractères adaptatifs hérités (eux-mêmes « expliqués » par le hasard et la nécessité de l'évolution). La survie et l'adaptation, notions finalistes subordonnées à une notion de vie non définie physiquement, se substituent à des théories physiques qu'on ne sait pas utiliser dans un système aussi complexe, mais elles sont loin d'être épistémologiquement équivalentes.

En résulte une prolifération de prétendus caractères phénotypiques « héréditaires » (voir ci-dessus l'impropriété de ce qualificatif appliqué au phénotype). D'une part, parce que c'est un moyen commode d'éliminer tout difficulté que d'inventer de tels caractères (apparus par mutations, et conservés par la sélection naturelle car il avantagent l'individu). D'autre part parce que, dès lors que la physique est remplacée par la valeur adaptative, on peut invoquer l'hérédité pour des caractères non seulement biologiques, mais aussi psychologiques, intellectuels ou sociaux, car on peut considérer ceux-ci en termes d'adaptation. Ce qui autorise toutes les dérives (on trouve maintenant des gènes de n'importe quoi).

Au XVIIIe siècle, Stahl prétendait que c'était l'âme qui guidait le jeu des lois physiques pour construire le corps et l'empêcher de se corrompre ; les vitalistes prétendaient que c'était un principe vital, naturel certes, mais plutôt mystérieux. Au XIXe siècle, Claude Bernard donnait ce rôle à une « force morphogénétique métaphysique ». Aujourd'hui, on affirme que c'est une information génétique. Apparemment, il y a un progrès ; mais il ne faut pas regarder de trop près l'aspect physique de l'explication, car on s'aperçoit assez vite qu'elle n'est pas moins « magique » que celles en vigueur dans le passé.»


2. Réaffirmer l'histoire du vivant comme phénomène en s'appuyant sur la reproduction


Qu'est-ce que l'évolution ?

L'évolution c'est l'histoire de la vie.
Le darwinisme moderne nie la nécessité de l'histoire et la réduit à une contingence
(c'est le hasard qui est pris comme déterminisme, voire comme finalité) en transformant l'évolution en une adaptation (voir ci-dessus). C'est une position absurde épistémologiquement. On peut très bien se passer d'une intelligence créatrice qui chagrine les athées et reconnaître l'histoire comme une véritable causalité.


Les 4 causes d'Aristote en SVT

Le travail de Guiseppe Longo à l'ENS va dans ce sens: lorsqu'il affirme que si le temps en physique est un paramètre (alors que l'énergie est un opérateur), en biologie le temps est davantage un opérateur alors que l'énergie est davantage un paramètre.

Pour un biologiste, l'histoire n'est pas un spectacle de marionnettes soumises à un temps dont l'origine se trouverait dans une divinité créatrice extérieure au vivant, mais l'histoire du vivant est la trace de cette évolution interne, ce temps-opérateur du vivant, cette création continue au sens de Bergson.


extrait vidéo (.mov) sur le temps -1Mo)

voir
page sur le temps du cours de TS

Le deuxième écueil auquel le darwinisme moderne n'a pas échappé - dans son lien avec la génétique - est la confusion de l'histoire avec la mémoire (voir ci-dessus et aussi la conclusion du livre d'André Pichot: la notion de vie aujourd'hui: note 7 ). On place dans des molécules (ADN, voire ARN) une mémoire censée renfermer un programme dont les instructions seraient la somme des instructions élémentaires accumulées au cours de l'histoire (ou plutôt du temps). C'est encore nier l'histoire que de la réduire à un processus mémorisable. Avec un programme du vivant, il n'y a plus de temps biologique, mais juste un éternel présent (voir cours TS). Chaque organisme, à chaque instant, exécutant les étapes de son programme avec plus ou moins de bonheur et de fidélité, les erreurs étant interprétées comme des variations dont le devenir dépendra de contraintes externes ou internes qualifiées de sélection naturelle. C'est tout sauf une théorie évolutive qui doit expliquer l'évolution (et pas seulement prédire, si tant est que le darwinisme prédise quoi que ce soit).


André Pichot, a non seulement fourni une critique éclairée des incohérences darwiniennes, mais s'est efforcé de dépasser ces incohérences en présentant une voie possible de réconciliation pratique entre matière et vie. Ses thèses sont présentées simplement dans la conclusion de son livre: Histoire de la notion de vie, Gallimard, 1993; qui s'intitule: La notion de vie aujourd'hui.

Extraits:
-
le darwinisme ultérieur (pp 930-936)
-
la notion de vie aujourd'hui (pp 937-954)

Qu'est-ce que la vie ?

La reproduction renferme les mécanismes biologiques de l'évolution des espèces.

La reproduction est une grande fonction du vivant ou, plus précisément, la fonction globale de l'espèce. Toute espèce vivante se reproduit, c'est même sa caractéristique principale et générale. Lorsqu'elle cesse de se reproduire, elle s'éteint. Phénomène moins bien compris, c'est lors d'une reproduction que l'espèce apparaît (spéciation). Entre la spéciation et la disparition de l'espèce, la reproduction assure au contraire une stabilité des individus au sein de l'espèce (malgré la variation intraspécifique).


Il n'y a guère de différence entre le sens commun du mot reproduction (= produire à l'identique) et le sens en biologie, même si le concept est évidemment plus riche pour un biologiste.

Qu'est-ce qu'une espèce ?

Dans le langage courant, issu de la linguistique, c'est le genre qui est le continu et l'espèce le particulier. Il faudrait donc dire que la reproduction est la continuité du genre par la reproduction de l'espèce. Mais comme l'espèce en biologie est prise comme un continu, on parle de "reproduction des individus" et de "l'évolution des espèces".

- Un individu peut assurer cette reproduction au sein de l'espèce ou pas ; on dit de façon abusive que c'est l'individu qui se reproduit, mais il est clair que c'est un nouvel individu qui est créé au sein de l'espèce (voir Qu'est-ce qu'une espèce ? ) : le nouvel individu n'est pas identique à son ou ses géniteurs, mais est de la même espèce; ceci est d'autant plus clair pour la reproduction sexuée où deux individus participent à la reproduction de l'espèce et non un seul.

- La reproduction est équivalent de la génération (donner naissance à): ce qui transmet le genre (et donc l'espèce). La reproduction n'est pas à l'évidence une production à l'identique, mais juste la continuité de l'espèce.
Il existe trois sortes de génération:
+ la génération spontanée qui était communément admise comme forme habituelle de génération dans la nature, jusqu'au XIXe, siècle à partir duquel elle fût repoussée au commencement de l'histoire de la vie. Les thèses sur l'apparition de la vie ont clairement le même objet, même si les formulations ont changé.
+ la génération autonome (
autogenèse) ou reproduction asexuée ou encore multiplication végétative;
+ la génération à deux (
hétérogenèse) ou reproduction sexuée.

Le terme généricité peut être compris de façon inexacte comme une capacité de genèse (alors que c'est la capacité à définir un groupe supérieur, donc à remonter à son origine ; en mathématiques une fonction générique possède les propriétés du groupe de fonctions "qui lui ressemblent"....) avec mes mots...) .
générique = qui se rapporte au genre comme une catégorie supérieure à l'espèce, et donc par opposition à spécifique ou particulier), permet de faire des rapprochements avec des concepts mathématiques ou d'autres domaines de la connaissance.

La généricité en mathématique est fondée sur la logique alors que la généricité en physique est basée sur le temps. Étant donné la profonde différence entre le temps en physique et en biologie (voir ci-dessus), il me paraît souhaitable que l'on se rapproche davantage des mathématiques pour enfin comprendre l'histoire en biologie (et ne plus la confondre avec une mémoire). La nécessité de l'évolution ne découle pas du temps, mais d'une causalité métaphysique. C'est pour cela qu'on échoue à proposer un déterminisme qui est du domaine de l'expérimental et donc du temps alors que la causalité peut se tenir au niveau explicatif.


en travaux

génération par plissement-bifurcation d'attracteur